Légende

Ce matin, alors que je prenais une douche rapide en me levant, le contact de l’eau froide sur mes jambes me frappa de nostalgie, m’envoyant droit au Portugal.

Le Portugal, ce sont les étés de toute mon enfance, depuis mes trois mois (il est évident que je ne me souviens pas de ce premier voyage, mais apparemment, il allait donner le ton des années suivantes -on m’a fait dormir par terre ou entre deux fauteuils, pour ne pas balancer ^^). Tous les ans, nous préparions nos valises pour passer un mois en Algarve, la région de mes grands-parents paternels. Ma sœur et moi comptions les jours sur le calendrier, l’impatience atteignant son apogée la veille du départ, nous empêchant de fermer l’œil avant très tard, alors que nous savions que nous partions toujours très tôt (au moins 4h du matin !). Nous avions hâte de retrouver là-bas nos oncle et tante, et surtout nos deux cousins du même âge que nous. Mais aussitôt les fesses dans la voiture, le sommeil était le plus fort. Et tant mieux, car l’Espagne était toujours un calvaire à traverser, avant l’apparition bénie de la climatisation. Chaque fois, nous essayions de tenir le compte des gigantesques taureaux qui jonchaient la route, et chaque fois, le résultat était différent de l’année précédente : inattention, sieste, et surtout chaleur. Un été, l’aiguille du thermomètre de la voiture est même tombée tellement il faisait chaud à l’intérieur. C’était l’époque des serviettes humides accrochées aux fenêtres et du brumisateur qu’on demandait toutes les deux minutes

Mais tout cela disparaissait quand le panneau annonçant l’arrivée imminente au pays se montrait enfin.

À partir de la frontière, il ne nous restait plus qu’une heure de route avant d’arrêter la voiture. Nous arrivions généralement la nuit, enfin, je me souviens surtout des arrivées la nuit. Je connaissais le chemin presque par cœur depuis la frontière, mais c’était lorsque nous descendions le large chemin de terre, que la voiture cahotait, tout ça pour gagner trois minutes (il y avait une vraie route plus loin), que vraiment, nous étions arrivés. Nous ouvrions les fenêtres de la voiture, et les odeurs familières dansaient. Mon père se garait alors devant l’immeuble de mes grands-parents, à côté du café où nous prenions chaque soir un chocolat chaud et la journée une glace. Parfois, il y avait des gens dehors, et ils nous saluaient. Les petits français étaient arrivés.

Le temps de ranger un peu les affaires, de grignoter les trois milles plats qu’avaient préparés ma grand-mère, de prendre une douche, et hop, au lit. Avec ma sœur, nous partagions une chambre, celle qui était juste à côté de la cuisine, et surtout de ce qu’on appelait la marquise, là où pendant très longtemps, nous lavions le linge à la main (j’ai appris plus tard qu’en fait, il y avait bien une machine à laver, mais qu’il fallait qu’elle déborde pour que ma grand-mère accepte de la lancer, donc pour avoir nos maillots de bain propres, il fallait bien que ma mère lave à la main).

Je ne suis pas allée au Portugal depuis presque dix ans, et pourtant, même en fermant les yeux, je saurais reconnaître chaque recoin de cet appartement, l’odeur de chaque pièce, l’odeur qui venait de dehors, selon l’endroit où on ouvrait une fenêtre.

Après la nuit de repos post-voyage, commençait la routine qui allait durer un bon petit mois. Petit-déjeuner, plage, repas, sieste, magasins, repas, sortie à la Marina ou au café. Cette routine variait lorsque nous allions à la maison de campagne de ma grand-mère, puisqu’il n’y avait pas de plage à proximité (mais il y avait la maison de Figo juste à côté ^^). Parfois, nous allions à Lagoa, ou à Alvor, ou encore chercher de l’eau à Monchique. C’était des extra dans les vacances, des petites choses au milieu des « journées-types » (ce n’est absolument pas péjoratif, ce sont les journées que j’aimais le plus).

On se levait donc très tôt, avec un petit-déjeuner fait de pain préparé par ma grand-mère ou de « papos secos », des petits pains portugais à base de flocons de pommes de terre (je viens juste de l’apprendre en cherchant une image), tout ça bien entendu à tremper dans du lait bien chaud.

Une fois prêts, direction la Praia da Rocha, où nous restions les premières années jusque dans l’après-midi, puis par la suite uniquement jusqu’à midi. Je déteste l’eau. À un niveau phobique. Je n’ai toujours pas pu surmonter les deux vagues consécutives qui m’ont fait rouler sous l’eau alors que j’avais quatre ans. Toutes les années, une semaine ou deux avant le départ, je faisais toujours ce même rêve : un raz-de-marée qui nous submergeait jusque dans les hauteurs des falaises. Ce qui fait qu’il était hors de question que je mette un orteil dans l’océan s’il n’y avait ne serait-ce que des vaguelettes, ou si la marée était haute. Par contre, mettez-moi là à marée basse, et je fais des kilomètres dans l’eau (jusqu’à ce qu’elle m’arrive à la taille, quoi…).

Pourtant, c’est cet instant qui m’est apparu ce matin, en prenant ma douche. La sensation de froid du premier contact avec l’océan, le matin quand nous arrivions à la plage. Ce délicieux frisson qui me faisait sautiller sur place en criant « non, non, j’attends qu’elle chauffe ! ».

Tout est apparu en même temps. La nostalgie de ces années derrière moi, du bonheur des vacances, du dépaysement et pourtant du chez nous. La chaleur torride qui tapait sur nos têtes, la recherche de l’ombre dans les rues, les siestes pour faire passer les moments les plus chauds, les magasins pièges à touristes qui nous intéressaient tant, les repas à « la cantine » à manger du poulet grillé et des frites, les chinchards que ma mère nous triait, même quand nous étions assez grandes pour trier nos poissons toutes seules, les chocolats et les glaces quand on se rejoignait le soir, avec nos cousins.

Cet été catastrophique de mes dix ans, où je me suis perdue dans la campagne en plein après-midi avec mon cousin du même âge que moi. Où nous avons délogé un essaim de guêpes alors que le plus petit était accroché par le pied au mur. Où j’ai voulu savoir si je pouvais voler, et où je me suis retrouvée avec les deux pieds dans le plâtre, foutant mon dos en l’air par la même occasion. Des souvenirs qu’on aime se rappeler, dix-huit ans après, et qui sont une partie de la légende de nos étés.

Et puis il y a eu cette phrase de ma sœur il y a quelques jours, son intention d’emmener mon neveu là-bas l’an prochain, une nouvelle génération qui allait goûter à ce que nous, nous avions goûté. Une génération qui allait forger sa propre légende là où nous avions écrit la nôtre. La joie qui se mêle à la nostalgie des jours passés qui ne seront plus, de la place à laisser, de la place que moi je laisse, que personne ne prendra.

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